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Ait ammar au coeur de l'histoire
   
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 L'HOMME QUI DEFIAIT LA NATURE

 

 

Usé, Lassé, Je n’avais qu'une envie: partir...

 

 

Grimpant la côte en hâtant le pas, je sentais mon cœur battre à toute vitesse, et n’osais regarder derrière moi, par peur de voir s’éloigner le village où j’avais enterré mes souvenirs d’enfance. Arrivé au sommet de cette côte, bordure argileuse, que je ne cessais de contempler toute mon enfance sans pouvoir franchir, je me retournai pour regarder, une dernière fois, les paysages où j’avais écoulé la partie la plus précieuse de mon enfance.

En effet, je venais de perdre mon père et ne pouvais oublier l’acharnement du destin sur ma propre famille. A six ans, en 1926, j’avais vu la maladie emporter bêtement mon père, sans que l’on sachât de quelle maladie souffrait-il. Issu d’une famille polygame, j’avais vu mes demi  frères, partir chacun avec sa propre mère. Moi, je n’avais qu’un petit frère, âgé de six mois lors du décès de mon père. Notre mère préféra se remarier que rester seule pour s’occuper de ses deux enfants.

Sur la colline, haute de cinq cent mètres environ, je respirai une bouffée d’air frais qui soulagea mes poumons bien que mon cœur fût rempli de chagrin et de tristesse. Je me rendai compte, tout d’un coup, que l’aventure ne faisait que commencer et qu’il me faudrait beaucoup de courage pour pouvoir affronter cet inconnu qui se dessine devant moi. En me tournant, une dernière fois, j’eus beaucoup de peine à empêcher mes larmes de couler et comment aurais-je pu faire ? Je n’étais qu’un jeune enfant dépassant à peine les seize ans. Je pensais à mon petit frère que j’avais laissé derrière moi. Il était resté tout seul, abandonné à son sort, dans une petite tente, comptant tantôt sur la générosité de son oncle tantôt sur l’instinct maternel de notre mère, malgré la répugnance que nous avions envers son mari.

 

Plongé dans mes rêves, je ne pensais qu’aux moments passés avec mon petit frère. Je me rappelai de la nuit où, abrités sous notre petite tente, sous une pluie diluvienne, l’eau coulait à l’intérieur de celle-ci, en dessous de nous. Pour dormir au sec, je dus aller chercher un gros tas de branches de jujubier que j’étalai au milieu de la tente et par-dessus, je posai un tapis de jonc pour confectionner un lit de fortune. Je serrai mon petit frère contre moi pour le protéger du froid. Toutes ces pensées me serraient le cœur et m’empêchaient d’avancer. Je me résolus, néanmoins, à tourner cette page, triste, de ma mémoire. Je pris un chemin de terre qui me conduisit vers la route principale reliant Rabat à Oued-zem et qui passait à l’époque à proximité du mausolée de Sidi El Ghazouani. Après quatre heures de marche sous le soleil brûlant de l’été sans manger ni boire, j’arrivai aux portes de Oued-zem, qui n’était à l’époque qu’un petit village traversé par le fleuve YZEM, que les colons français avaient aménagé, dans les années dix (1912 à 1920), en un lac au centre du quartier européen pour mieux l’exploiter.

 

Sans aucun sou dans ma poche, je dus compter sur la générosité d’une vendeuse de soupe qui daigna m’offrir un bol de soupe et un petit morceau de pain.

Au centre ville de Oued-zem, à l’intérieur du quartier des arcs, dans la rue qui relie le vieux marché à l’actuelle place des martyrs (place de l’église), il y avait des sortes de cafés restaurants que leurs propriétaires transformaient, la nuit, en dortoirs de fortunes pour les vagabonds. Je passai ma première nuit, dans l’un de ces établissements, en promettant au propriétaire de le payer plus tard dès que j’aurais la somme suffisante. Il se montra très généreux et me promit de m’exonérer de payer si par un malheureux concours de circonstances il me reverrait plus. La nuit, tous les clients s’alignaient les uns à côté des autres, tassés comme dans une boite de sardine, sur les tapis d’osier et de jonc. Les odeurs, dues à la nourriture déversée sur les tapis, lors des prises des repas dans la journée, envahissaient l’atmosphère du restaurant, la nuit, et incommodaient la respiration des hôtes. Souvent, les clients les plus habitués de ces établissements, fermaient un œil et gardaient l’autre ouvert pour surveiller leurs poches pour  ne pas se faire dépouiller de leurs provisions. En effet, comme dans tous les cafés du coin, il y avait des petits bandits qui repéraient les novices et leurs volaient leurs provisions une fois endormis. Quant à moi, je ne pouvais me soucier de ces voleurs, car je n’avais rien dans mes poches et même si un voleur devait s’aventurer à me voler quoi que ce soit, il n’aurait trouvé, dans celles-ci, qu’un trou sans fond.

 

Le lendemain matin, dès le réveil, je m’armai de patience et pris la route de Casablanca. Je me mis à compter les bornes kilométriques, les unes après les autres, sans perdre espoir, car mon but n’était pas d’arriver à Casablanca, ville se trouvant à cent cinquante kilomètres de Oued-zem, mais plutôt survivre pour y arriver et y trouver un travail me permettant de vivre et de faire vivre mon petit frère que j'avais laissé derrière moi.

 

Pour me consoler et oublier la faim et la fatigue, je me mis à penser aux jours heureux que j’avais passés dans ma famille avant le décès de mon père. Je me rappelai du jour où, avec mes deux demi-frères, Ali et Driss, nous voulûmes embrasser notre père mais aucun de nous trois ne laissait les deux autres faire. Notre père nous suggéra de nous éloigner tous pour courir et le premier qui arriverait serait l’heureux élu pour l’embrasser sans être dérangé par les autres. Nous fîmes la course et Ali l’emporta facilement sur nous. Non fière de moi, je pris un gros caillou et je le projetai violemment sur lui pour l’empêcher d’embrasser mon père avant moi. Je forçai ainsi mon père à me prendre dans ses bras bien avant les deux autres, malgré l’énorme bêtise que je venais de commettre. Je ne pouvais m'empêcher de penser au jour de son décès. Il ne cessa jamais de me manquer terriblement depuis son départ définitif vers son éternelle demeure. Je n’avais que six ans quand ce triste évènement arriva. C’était en automne, une période de forte sécheresse. La terre à Ait Ammar ressemblait plus à un paysage lunaire qu’à des champs cultivables. De forts orages s’abattaient de temps en temps sur la région en lessivant les dernières brindilles de pailles oubliées par les brebis. Comme tous les autres petits garçons de mon âge, j’avais un os d’animal attaché à mes cheveux : une superstition de l’époque pour protéger les enfants du mauvais oeil; une crinière se dressait au sommet de ma tête à la façon de la coiffure PUNCK des années quatre vingt du vingtième siècle. L’os qui était solidement fixé à mes cheveux, au milieu de la crinière, attirait les corbeaux qui peuplaient notre campagne en automne. Le jour même du décès de mon père un de ces corbeaux se jeta sur moi pour essayer de m’arracher cet os. J’étais apeuré, je pleurais et en même temps je cherchais à me consoler en supposant que mon père reviendrait un jour après son séjour à l’endroit réservé pour le repos des âmes. Le corps de mon père était étalé au milieu de notre tente familiale, couvert de plusieurs tapis rouges parsemés de beaux dessins multicolores comme s’il pouvait encore jouir de la beauté matérielle des choses de cette vie basse. Autour de lui des dizaines de femmes formaient une sorte de cordon tout en pleurant et en se lacérant les visages. Elles criaient fortement et répétaient collectivement des chants mélancoliques pour atténuer leur peine. Les hommes, rassemblés dans un autre coin de la tente, priaient pour le salut de son âme. Je ne pouvais oublier le moment où quatre hommes de forte corpulence le portèrent, allongé, sur une sorte de lit confectionné de tapis et de bâtons en bois.

 

Sur la route de Casablanca je me rappelai des bons et des mauvais souvenirs. C’était, pour moi, la seule façon de me détacher de la dure réalité de la fatigue musculaire qui affectait mon corps. Néanmoins, le fait de penser que notre mère avait préféré se remarier après le décès de notre père et nous laisser vagabonder d’un douar à l’autre me donnait des nausées. Mon petit frère et moi étions restés chez notre unique oncle maternel qui se comportait de manière très dure avec nous. Un jour nous eûmes l’idée de le quitter et emmener les quelques vaches que nous possédions chez nôtre grand frère Ahmed B. Nous fûmes pas vraiment les bienvenus mais nous restâmes, tant bien que mal, chez lui. Il y avait, en effet, notre grande sœur, mariée, et  qui n’habitait pas loin de chez lui. Elle pouvait nous donner, de temps en temps, un petit morceau de pain sans que son mari ne le sût. Quant à notre grand frère, Ahmed B, et sa femme, ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour nous faire fouir. Bien que nous possédassions un morceau de terre jouxtant celle de notre frère, ce qui nous permettait de faire brouter nos vaches, nous n’avions aucun toit pour dormir ni de la nourriture pour manger et étions obligés de nous nous réfugier chez lui malgré les remarques désobligeantes qu’il proférait à notre égard. Un jour je décidai de mettre fin à notre humiliation quotidienne en reconduisant, avec mon petit frère, nos vaches chez un proche oncle (BLH) et par la même occasion je décidai de laisser mon petit frère proche de l’affection de notre mère malgré la haine que j’éprouvais pour mon beau père. Il passait la journée chez elle, tandis que je dormais chez ce proche oncle qui ne me demandait presque rien en contrepartie.

 

 

(A SUIVRE)

 

 

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